Le spectre externalisant : désinhibition, antagonisme et leurs circuits

Cours 3 de 4 — Séminaire de psychiatrie dimensionnelle
Laurent Elkrief, MD MSc, FRCPC
Psychiatre et chercheur · CHUM

Rappel : où en sommes-nous ?

C1 Les outils (circuits, réseaux, HiTOP) ✓

C2 Appliquer au spectre internalisant ✓

C3 Appliquer au spectre externalisant ← vous êtes ici

C4 Neuromodulation — quand les médicaments ne suffisent pas

Vignette d’ouverture : Alex

Alex, 28 ans — serveur / musicien temps partiel

  • Cannabis quotidien depuis 5 ans (« pour l’anxiété »)
  • Binge drinking les weekends (4-6 consommations × 2-3 soirs)
  • Impulsivité au travail : conflits, retards, deux emplois perdus en 18 mois
  • Difficultés de concentration de longue date — jamais évalué pour TDAH
  • Relation amoureuse en crise : quand sa copine menace de partir, panique d’abandon → lash out verbal + idées suicidaires
  • Référé par médecin de famille pour « anxiété et dépression »

4 diagnostics DSM possibles… ou 1 profil dimensionnel ?

Le deuxième grand spectre

Hiérarchie HiTOP
p-factor vulnérabilité générale
Supraspectre EXTERNALISANT ←
Spectre désinhibé · antagoniste
Sous-facteur substance · attentionnel · hostilité…
Composante craving · impulsivité · callousness…
Achenbach 1966 : les deux bandes (int + ext) découvertes ENSEMBLE
Krueger 1999, 2001, 2007 : confirmé chez l’adulte

Définition et liabilities partagées
« The externalizing superspectrum encompasses behaviors and traits broadly characterized by disinhibition and antagonism, spanning impulsive, irresponsible, and conflict-laden interpersonal patterns »
— Krueger et al., 2021
Liabilities partagées :
Krueger 2023, Davis 2025a

  • Weak cognitive control • Mesolimbic reward dysfunction

Pourquoi « externalisant » et pas « trouble du comportement » ?

Le DSM voit :
TUS (ch. 16)
TDAH (ch. 1 — neurodéveloppement)
Trouble des conduites (ch. 15)
Personnalité antisociale (ch. 18)
Jeu pathologique (ch. 16)

  • 4 chapitres différents

HiTOP voit :
Un spectre continu avec deux axes :
Les « diagnostics » sont des COMPOSANTES qui chargent sur ces axes

  • Désinhibition
  • Antagonisme

La carte HiTOP : externalisant en détail

SUPRASPECTRE EXTERNALISANT

Spectre DÉSINHIBÉ
Substance-related
craving, cue-reactivity, withdrawal
Attentional dyscontrol
impulsivité, faible contrôle inhibiteur
Irresponsabilité
poor planning, unreliability

r ≈ .40-.50

Spectre ANTAGONISTE

  • Hostilité
  • Callousness
  • Manipulativeness
  • Dominance
  • Agression

ANTISOCIAL ← cross-loads sur les DEUX spectres (Krueger 2021, Cicero 2024)

Un supraspectre, deux spectres, deux logiques cliniques

La question n’est plus QUEL diagnostic — mais QUEL spectre domine ?

Le spectre désinhibé : vue d’ensemble

Définition :
« Impulsive responding, poor inhibitory control, distractibility, reward-driven harmful behavior, and substance-related dysregulation »

Cluster 1 — Substance-related

  • Craving
  • Cue-reactivity
  • Reward-driven preoccupation
  • Impulsive drug-seeking
  • Withdrawal dysregulation

Cluster 2 — Attentional dyscontrol

  • Impulsive action
  • Poor inhibitory control
  • Low effortful control
  • Distractibility

Trait latent commun : faible contrôle cognitif + dysfonction mésolimbique (Krueger 2023, Davis 2025a)

Substance-related : les processus, pas les substances

Le DSM classe par SUBSTANCE

  • TUS alcool
  • TUS cannabis
  • TUS opioïdes
  • TUS stimulants
  • TUS tabac
  • Un chapitre par substance, des critères quasi identiques

HiTOP classe par PROCESSUS

  • Craving
  • Cue-reactivity
  • Reward-driven preoccupation
  • Impulsive drug-seeking
  • Withdrawal dysregulation
  • Les mêmes processus traversent TOUTES les substances

Implication : les traitements ciblant le PROCESSUS (ex : GLP-1 et reward-reduction) pourraient fonctionner à travers les substances

Le modèle en 3 stades de l’addiction

1. Intoxication / Binge — le système « Go »
Ganglions de la base (NAcc, striatum dorsal). La drogue crée un signal d’apprentissage pathologique via dopamine + opioïdes.

2. Sevrage / Affect négatif — le « Dark Side »
Amygdale étendue. Recrutement de CRF + dynorphine. Le DMN se verrouille en rumination et dysphorie.

3. Préoccupation / Anticipation — le « Stop » brisé
PFC. Dysfonction exécutive : le SN devrait basculer vers le CEN pour dire « Stop », mais l’interrupteur échoue.

Koob & Volkow, 2016 Menon, 2011

La défaillance du « switch » insulaire

Sridhanan et al. 2008 — le mécanisme normal
Le cortex fronto-insulaire droit (rFIC) agit comme un hub causal : il détecte la saillance et désengage le DMN pour activer le CEN.

  • Stimulus saillant = switch du mode interne vers le contrôle exécutif.

Janes et al. 2010/2018 — le switch grippé
Chez les fumeurs, les cues provoquent une activation de l’insula qui échoue à désactiver le DMN. Au lieu d’éteindre le DMN, l’insula se synchronise avec lui.
Des niveaux élevés de glutamate dans le dACC sont corrélés avec cette incapacité à supprimer le DMN.

  • Le cerveau est inondé de signaux excitateurs qui le verrouillent dans la rumination du craving.

Une insula hyper-réactive prédit l’échec du traitement. Ce n’est pas du « craving » — c’est une défaillance du système de filtrage.

Sridhanan et al. 2008 Janes et al. 2010, 2016, 2018

La panne du SN/Insula : trois niveaux de preuve

PERFUSION

Sullivan et al. 2013 — Hypoperfusion sélective de l’insula chez les alcooliques en sevrage. Le hub du SN manque littéralement de ressources hémodynamiques. La basse perfusion prédit l’échec de la connectivité fonctionnelle.

CONNECTIVITÉ

Liang et al. 2015 — Réduction de la connectivité SN (insula-dACC) ↔ DMN dans l’addiction à la cocaïne. Le switch inter-module est rompu : le cerveau ne peut pas sortir de l’état interne de craving.

STRUCTURE

Grodin et al. 2017 — Amincissement cortical et perte de volume dans les nœuds du SN (insula antérieure + ACC). Atrophie directement corrélée à l’impulsivité et la compulsivité. Les freins sont physiquement érodés.

Perfusion + connectivité + structure = convergence. Le SN n’est pas juste « offline » — il est physiquement érodé.

Le rôle du contexte : stress et sensibilisation

Bach et al. 2023 — le paradoxe de l’insula
L’insula est structuralement dégradée… mais sous stress, elle est fonctionnellement hyperactive.
Le stress sensibilise spécifiquement l’insula antérieure aux cues d’alcool. Le « switch brisé » se bloque en position ON quand le cortisol est élevé.

  • Cette sensibilisation insulaire médie le lien entre stress et rechute réelle sur l’année suivante. C’est l’empreinte biologique de l’hypothèse « automédication ».

Wijayendran et al. 2018 — cannabis et saillance aberrante
Le THC induit une attribution de saillance aberrante : le SN assigne de l’importance à des stimuli neutres ou non pertinents.

  • Chevauchement mécanistique entre addiction et psychose. Quand le SN tague des événements aléatoires comme « hautement significatifs » → paranoïa et pensée référentielle.
Le switch n’est pas juste grippé — il a perdu son filtre. Le bruit entre dans le système comme du signal.
Bach et al. 2023 Wijayendran et al. 2018

Trois réseaux, trois pannes

Réseau

Nœuds clés

Réseau de saillance (SN)

dACC
Insula antérieure

Fonction normale

« The Switch »
Détecte les stimuli saillants, bascule DMN → CEN

Panne (addiction)

Échec du switch.
Insula atrophiée ou déconnectée. L’alarme sonne mais personne ne répond.

Réseau exécutif central (CEN)

dlPFC
Cortex pariétal post.

« The CEO »
Mémoire de travail, planification, inhibition top-down

Hors ligne.
Sans signal du SN, le CEN reste dormant. L’impulsion passe sans frein.

Réseau du mode par défaut (DMN)

mPFC / vmPFC
PCC

« The Daydreamer »
Pensée autoréférentielle, émotion, monitoring interne

Hyper-connecté.
Le DMN capture le SN. Cerveau verrouillé en rumination de craving.

Sullivan et al. 2013 Liang et al. 2015 Menon, 2011

Le modèle iRISA : le « hijack » neurofonctionnel

iRISA = Impaired Response Inhibition + Salience Attribution. Saillance démesurée pour la drogue, faillite de l’inhibition pour tout le reste.

Hijack de l’attention (SN → CEN)
Le SN (insula/dACC) « capture » les ressources du CEN (dlPFC) pour les réorienter vers la drogue. Le contrôle inhibiteur est impossible.

DMN surengagé (craving)
Le DMN (PCC/precuneus) est surengagé pendant le craving — rumination autoréférentielle. Cerveau verrouillé en mode interne.

De la volition à l’automaticité
Le réseau des habitudes (putamen/caudate) prédit initiation et rechute. Transition du volontaire vers l’automatisme compulsif.

Mémoire compromise
Le réseau de la mémoire (hippocampe) est crucial pour la flexibilité cognitive nécessaire à la récupération. Son engagement est compromis.

Le cerveau n’a pas juste perdu la capacité d’inhiber — il a réalloué son budget métabolique. Il survalorize la drogue et sous-valorize la réalité.

Zilverstand et al. 2018

Le continuum de saillance : du normal au psychotique

NiveauCe qui se passeNeurobiologie
Détection normale Le SN détecte les menaces réelles, bascule vers le CEN, se réinitialise. Ratio signal/bruit calibré. SN calibré · DA = signal de prédiction normal (Menon 2011)
Anxiété Le SN amplifie des menaces plausibles mais improbables. Hypervigilance, worry, scanning de menaces. Le filtre est trop sensible. SN hyperactif · Stress → HPA → cortisol → sensibilisation DA (Howes & Murray 2014)
Expériences psychotiques Le SN attribue de la saillance à des stimuli neutres. Paranoïa, hallucinations, idées de référence. Le filtre est cassé. Saillance aberrante · DA sensibilisée (Kapur 2003) · Ratio signal/bruit effondré · mPFC construit le délire

Freeman 2015 (Lancet Psychiatry) : réduire le worry réduit les délires persécuteurs de 66% — l'anxiété MAINTIENT la psychose.
Goodkind 2015 (JAMA Psychiatry, n≈16 000) : perte de matière grise dans dACC + insula bilatérale = le seul finding commun à travers 6 diagnostics.

Kapur 2003 · Freeman 2007, 2015 · Howes & Murray 2014 · van Os 2016 · Goodkind 2015 · Menon 2011
« La différence entre anxiété et psychose est quantitative, pas qualitative. Le réseau de saillance est le hub commun. »

Attentional dyscontrol : le phénotype TDAH-like

Profil :
Impulsive action • Poor inhibitory control • Low effortful control • Distractibility

⚠ Caveat — Arkell et al. 2022 (méta-analyse)
« Acute psychostimulant effects on the transdiagnostic dimension of impulse control appear modest and are concentrated in high-baseline-impulsivity contexts »

  • « Does not support extending stimulant treatment to externalizing more broadly »

TDAH-like ≠ prescription automatique de stimulants. Le phénotype doit DOMINER le profil.

Le spectre antagoniste : l’autre versant

« Hostility, callousness, manipulativeness, dominance, aggression, and other conflict-laden interpersonal tendencies »
Circuits : « distinct affective-interpersonal features that do not map directly onto the reward and cognitive-control circuits » (DeYoung 2024, Krueger 2023)

L’asymétrie thérapeutique :
« When medication is used, it is usually directed toward ADJACENT states — reactive aggression, impulsive outbursts, affective lability — rather than antagonism itself »

Traitements : psychosociaux d’abord
Thérapie comportementale dialectique • Mentalisation • TCC (Gibbon 2020, Leichsenring & Leibing 2003)

L’antisocial : le cross-loader

← DÉSINHIBÉ

Impulsif, désorganisé

ANTISOCIAL

Cross-loads (Krueger 2021, Cicero 2024)

ANTAGONISTE →

Calculé, callous

Profil A
Impulsif, désorganisé, mauvaises décisions
Souvent sous l’influence de substances
Regrette après

  • Pharmacologiquement traitable (partiellement)

Profil B
Calculé, callous, manipulateur
Agressivité proactive
Pas d’empathie ou empathie sélective

  • Pharmacologiquement peu traitable

Alex revisité : profil dimensionnel

DimensionScoreInterprétation
Ext. désinhibé — substance 85% Cannabis quotidien × 5 ans + binge drinking
Ext. désinhibé — attentionnel 65% Difficultés de concentration, retards chroniques, impulsivité
Ext. antagoniste 15% Pas de callousness ni manipulation — conflits impulsifs, pas calculés
Int. — distress 25% Démoralisation secondaire — sa vie s'effondre
Int. — fear 8% Pas de panique, pas de phobie, pas d'hypervigilance

Le médecin de famille voyait anxiété + dépression.
Le profil dit : externalisant désinhibé dominant. Le plan change.

Exercice : Stéphane

Stéphane, 35 ans

  • Deux arrestations pour conduite avec facultés affaiblies (DUI)
  • Dette de jeu significative
  • Infidélités répétées
  • En couple, se décrit comme « impulsif mais pas méchant »
  • Score AUDIT = 24
  • Se dit prêt à changer pour ses enfants

Question aux résidents :
Où placez-vous Stéphane sur les deux axes ?
Désinhibé ? Antagoniste ? Les deux ?

Comorbidité internalisant × externalisant

Données génomiques — Davis et al. 2025a

  • Corrélation int × ext : r ≈ .45–.54 (Achenbach 2016)
  • « Many of the same genetic risk variants contribute to both »
  • Dimensions distinguables, mais vulnérabilité génétique commune

Patterns cliniques fréquents
Le profil dimensionnel capte les DEUX axes simultanément — le DSM force un « principal » et des « comorbides »

  • Substance use + dépression
  • TDAH + anxiété
  • Impulsivité + démoralisation

Alex : son internalisant faible est SECONDAIRE au désinhibé. Traiter le désinhibé d’abord.

Évaluer l’externalisant en pratique

Substance
AUDIT alcool — 10 items, ≥8 = risque
DAST-10 drogues — 10 items, ≥3 = problématique
FTND tabac — 6 items
Craving VAS échelle visuelle analogue

Attentional dyscontrol
ASRS v1.1 screening TDAH — 6 items (OMS)
WURS rétrospectif enfance

Antagonisme
PID-5 domaine Antagonism
PCL-R si contexte forensique

Broad externalizing
ESI Externalizing Spectrum Inventory (Krueger)

Le balayage dimensionnel INCLUT l’externalisant. Si vous ne le mesurez pas, vous ne le verrez pas.

Sous le comportement, les circuits

Pourquoi la désinhibition répond aux médicaments — et l’antagonisme, non

Le circuit de la récompense : rappel C1

Voie mésolimbique

VTA → NAcc → mPFC

Dopamine = signal de prédiction de récompense (Schultz), pas de « plaisir »

1. WANTING

Anticipation — NAcc, dopamine « Je veux cette chose » = craving

2. LIKING

Consommation — opioïdes endogènes Plaisir proprement dit, érodé par tolérance

3. LEARNING

Consolidation — PFC, hippocampe Cue-reactivity : le cerveau apprend les indices

En C1 on a vu ce circuit pour les biotypes. Ici on le voit pour l’externalisant.

Le contrôle top-down : dlPFC et dACC

Circuit de contrôle inhibiteur

dlPFC + dACC → inhibition → NAcc / Amygdale

Dans l’externalisant désinhibé : contrôle top-down AFFAIBLI → le circuit de récompense domine

dlPFC — « Directeur exécutif »

Planification, working memory, inhibition de la réponse automatique. Hypoactivation en go/no-go et Stroop chez les patients désinhibés.

dACC — « Moniteur de conflit »

Détecte les erreurs, signale qu’il faut changer de stratégie. Partie du salience network (revu en C1). Ne signale pas le conflit → mauvais choix.

Krueger 2023 : « weak cognitive control » = la liability partagée

Pourquoi la désinhibition est traitable

Deux circuits modulables = deux familles de leviers pharmacologiques

1. REWARD CIRCUIT

VTA → NAcc → réduire le wanting/craving

  • Naltrexone (antagoniste opioïde)
  • Acamprosate (stabilise glutamate)
  • GLP-1 agonistes (mécanismes émergents)

2. CONTROL CIRCUIT

dlPFC → NAcc → renforcer le frein

  • Stimulants (méthylphénidate, amphétamines)
  • Non-stimulants (atomoxétine, guanfacine)
  • Efficaces surtout si phénotype TDAH-like
« La désinhibition repose sur des circuits qu’on SAIT moduler. Pas parfaitement — mais on a des leviers. »

Antagonisme

Les circuits de l’antagonisme sont DIFFÉRENTS — interpersonnels, distribués, complexes

Empathie / Mentalisation

TPJ + STS

Jonction temporo-pariétale, sulcus temporal supérieur. Theory of mind, prise de perspective. Hypoactivation chez les patients avec traits psychopathiques.

Régulation interpersonnelle

OFC + vmPFC

Évaluation de la valeur des relations, decision-making social, prise de décision morale. Dysfonction dans le spectre antagoniste.

Réactivité affective

Amygdale (pattern ≠)

Pattern DIFFÉRENT de l’internalisant : hypoactive pour détresse d’autrui, normale/hyperactive pour menaces personnelles. Impossible à cibler simplement.

DeYoung 2024 : « distinct affective-interpersonal features that do not map directly onto reward and cognitive-control circuits »

« Aucun médicament ne donne de l’empathie. Aucun médicament n’enseigne la mentalisation. »

Davis 2025 : l’architecture génomique

Finding 1 — EXT et INT sont génétiquement distincts

409 loci identifiés pour EXT, 85 pour INT. L’externalisant est plus hétérogène génétiquement que l’internalisant — ce sont des construits différents, pas un seul facteur qui s’exprime autrement.

Finding 2 — Mais les variants de risque se chevauchent

~97% des variants causaux se retrouvent dans les deux spectres, 63% dans la même direction. La comorbidité EXT + INT est GÉNÉTIQUE — traiter un spectre peut améliorer l’autre.

Finding 3 — La génomique pointe vers des médicaments EXISTANTS

En croisant les gènes EXT avec les bases de données pharmacologiques : naltrexone, topiramate, gabapentine, dextroamphétamine… Des molécules qu’on utilise déjà, validées par la génomique du spectre.

La génomique valide l’approche dimensionnelle : de la pharmacothérapie par substance → par PROCESSUS
Davis et al. 2025a (Psychological Medicine) · Davis et al. 2025b (medRxiv preprint)

L'asymétrie : le résumé

DésinhibéAntagoniste
Circuits Reward + control (modulables) Interpersonnels (complexes, distribués)
Pharmacologie Oui — substance-specific + TDAH-like Limitée — états adjacents seulement
Psychothérapie Motivationnelle, TCC MBT, DBT
Le profil dit… QUOI cibler QUEL TYPE d'intervention

Le modèle dimensionnel ne dit pas seulement QUOI cibler — il dit QUEL TYPE d'intervention utiliser.

On sait ce qu’Alex A. Mais que fait-on ?

Après la pause : traiter dimensionnellement — le désinhibé, l’antagoniste, et la frontière GLP-1

La logique de traitement par paliers (rappel C2)

En C2 (internalisant) :
ISRS (broad) → Fear vs Distress → composante résiduelle
Entrée au SUPRASPECTRE

  • Un agent couvre le spectre large

En C3 (externalisant) :
Pas de « broad coverage » comme l’ISRS
Entrée au SOUS-FACTEUR dominant

  • Substance vs Attentionnel vs Antagoniste

La logique est la même : supraspectre → sous-facteur → composante
Mais l’entrée est différente. L’externalisant n’a pas (encore) d’agent broad-spectrum.
On entre par le sous-facteur dominant — et on adapte la MODALITÉ d’intervention.

Traiter le désinhibé-substance : alcool

Reward-seeking dominant
Naltrexone
Antagoniste mu-opioïde
PREDICT 2018 : −83% heavy drinking chez reward drinkers

  • Bloque le renforcement positif (liking → wanting ↓)

Negative affect / withdrawal dominant
Gabapentine
Alpha-2-delta Ca²⁺ → glutamate ↓, GABA ↑
Mason 2014 : NNT=5 (no heavy drinking), sommeil F=136

  • Insomnie, anxiété, dysphorie de sevrage prolongé

Acamprosate
Stabilise glutamate post-sevrage. Evidence plus ambiguë pour le matching dimensionnel (PREDICT négatif).

Topiramate
Multi-cible : reward + glutamate + impulsivité. ≥ naltrexone en head-to-head (Morley 2024).

Traiter le désinhibé-substance : opioïdes & nicotine

Opioïdes — traitement de maintien
Buprénorphine
agoniste partiel → stabilise le circuit sans suractivation
Méthadone
agoniste complet → cas sévères / échecs buprénorphine
Cible : craving + withdrawal drive

Nicotine
Varénicline
agoniste partiel α4β2 → réduit wanting + blunts liking
NRT
remplacement direct → sevrage graduel
Bupropion
DA/NE → aide l’anhédonie de sevrage

Substance-specific POUR L’INSTANT. Mais les processus sont les mêmes :
craving, reward-seeking, withdrawal-avoidance — des DIMENSIONS, pas des substances.

Yakovenko et al. 2024

Traiter le désinhibé-attentionnel : le phénotype TDAH

Quand l’attentional dyscontrol DOMINE le profil :

  • Évaluation TDAH complète (DIVA 5.0 ou équivalent)
  • Symptômes AVANT l’usage de substances ? → argument pour TDAH primaire
  • Stimulants : méthylphénidate, amphétamines → DA/NE dans PFC → meilleur contrôle top-down
  • Non-stimulants : atomoxétine, guanfacine

⚠ Arkell et al. 2022 (méta-analyse) :
« Does not support extending stimulant treatment to externalizing more broadly »

La règle : TDAH = un diagnostic dans le profil, pas un raccourci pour « impulsif »

Traiter l’antagoniste : la limite pharmacologique

« Psychosocial and behavioral interventions therefore remain the primary treatment approach for this spectrum »
— Gibbon 2020, Leichsenring 2003

Ce qu’on PEUT traiter (le désinhibé en lui) :

  • Agression réactive → mood stabilizers, AP low-dose
  • Labilité affective → ISRS, mood stabilizers
  • Hyperactivation → clonidine, guanfacine

Ce qu’on ne peut PAS traiter :

  • Callousness
  • Manipulativeness
  • Dominance
  • Psychothérapie (MBT, DBT)

La frontière GLP-1 : le premier transdiagnostique ?

⚠ ÉMERGENT — pas encore en pratique clinique

Sémaglutide (Srinivasan 2025)

  • ↓ alcohol self-administration + craving
  • ↓ daily cigarette use (analyse secondaire)
  • Pharmaco-épi : ↓ hospitalisations alcool, ↓ overdoses opioïdes

Dulaglutide (Torres-Barroso 2025)
(relative effect = 0.71, 95% CI 0.52–0.97)

  • -29% weekly alcohol intake vs placebo

Mécanisme possible :
Récepteurs GLP-1 dans VTA/NAcc → réduction du wanting ACROSS substances

  • Premier agent qui cible le PROCESSUS externalisant-substance plutôt qu’une substance spécifique

Suvorexant / orexine : une autre piste

Suvorexant — antagoniste des récepteurs orexine
Huhn et al. 2022 (RCT) : Améliore le sommeil pendant sevrage opioïde
Effets favorables sur withdrawal + craving pendant taper de buprénorphine
McKendrick 2025 : Stress-cortisol dysrégulation liée à la sévérité du sevrage et du craving

L’orexine relie sommeil, stress et reward —
un hub qui pourrait croiser les dimensions
Insomnie de sevrage → craving → rechute : le suvorexant pourrait casser ce cycle

L’externalisant : le résumé

Le modèle dimensionnel est utile MAINTENANT
Pas besoin d’attendre les traitements transdiagnostiques — le profil externalisant guide déjà le TYPE d’intervention (pharmacologie vs psychothérapie) et PRIORISE les cibles.

Et il organise la recherche future
GLP-1, orexine — les premières molécules qui ciblent un PROCESSUS (reward-seeking) plutôt qu’une substance spécifique. La pensée dimensionnelle génère les bonnes questions.

Désinhibé → pharmacologie possible
Antagoniste → psychosocial d’abord
Le profil dit quel TYPE d’intervention utiliser — c’est le gain.

Plan de traitement : Alex

Alex, 28 ans — externalisant désinhibé ↑↑ (substance + attentionnel), antagoniste bas, internalisant faible

Étape 1 — Substance (priorité)
Réduction alcool → counselling motivationnel + naltrexone si craving sévère
Cannabis → réduction progressive, psychoéducation

Étape 2 — TDAH (si confirmé)
Anamnèse childhood → si TDAH antérieur aux substances → évaluation formelle

  • stimulant (attention si TUS actif : non-stimulant d’abord ?)

Étape 3 — Monitorer l’internalisant
La démoralisation va-t-elle se résoudre ? Si persiste → ISRS. Si résolu → pas de traitement spécifique.

« On ne traite PAS 4 diagnostics. On traite 1 profil, dans l’ordre. »

Cas : Sarah — la comorbidité mixte

Sarah, 32 ans, infirmière
Binge eating + purging (IMC 26) · Anxiété de performance ↑↑ · Alcool en soirée (3-4 verres, 4×/sem) · Perfectionnisme rigide

Profil dimensionnel :

Internalisant-distress

Ext. désinhibé-substance

Eating pathology

Antagoniste

modéré

bas

élevé

modéré-élevé

L’alcool est-il externalisant (reward-seeking) ou internalisant (automédication de l’anxiété) ?
Comment le profil guide-t-il la séquence de traitement ?

Cas : Marco — l’antagoniste

Marco, 40 ans — consulte pour « dysphorie »
Se présente avec humeur instable, frustration chronique, conflits interpersonnels
À l’évaluation : violence conjugale (3 plaintes) · blâme sa conjointe · colère « froide » · antécédents de fraude

Profil dimensionnel :

Ext. antagoniste

Ext. désinhibé

Internalisant

bas

minimal

élevé — hostilité, callousness, dominance

Quel traitement pharmacologique ?

  • Aucun en première intention.

Psychosocial d’abord.
Le profil ne dit pas qu’il est « intouchable ». Il dit que la pharmacologie n’est pas l’outil.

Approche par paliers externalisant : résumé

1 PROFILER Substance vs Attentionnel vs Antagoniste — quel sous-facteur domine ?

Si SUBSTANCE domine
(naltrexone, buprénorphine, varénicline) + psychosocial

  • Agents substance-specific

Si ATTENTIONNEL domine
Stimulant / non-stimulant si confirmé

  • Évaluer TDAH

Si ANTAGONISTE domine
Pharma pour états adjacents seulement

  • Psychosocial d’abord

Si MIXTE → Traiter le sous-facteur le plus impactant d’abord, réévaluer

3 RÉÉVALUER Impact sur les autres dimensions → ajuster le plan

Le profil ne dit pas seulement QUOI cibler. Il dit quel TYPE d’intervention utiliser.

Exercice : Nadia

Nadia, 22 ans
Jeu en ligne excessif (perdu 8 000 $ en 6 mois) · Cannabis quotidien · Conflits explosifs avec sa mère (mais regrette après) · Décrochage universitaire · Se décrit comme « tout le temps sous pression »
PHQ-9 = 11 AUDIT = 6 ASRS = 4/6 positif

Tâche (5 min en sous-groupes) :
1. Profiler Nadia sur les deux axes (désinhibé vs antagoniste)
2. Identifier le sous-facteur dominant
3. Proposer un plan de traitement séquentiel

Indice : les conflits sont explosifs MAIS elle regrette après…

De C1 à C3 : le modèle dimensionnel en action

Il reste C4 — quand les circuits ne répondent ni aux mots ni aux molécules

Alex : profil complet + plan séquentiel

Profil dimensionnel

Désinhibé-substance (élevé)

Désinhibé-attentionnel (mod-élevé)

Antagoniste (bas)

Internalisant-distress (faible)

Internalisant-fear (minimal)

Plan séquentiel
Mois 1-3
Alcool (naltrexone + counselling) + cannabis (réduction)
Mois 2-3
TDAH (évaluation formelle → stimulant si confirmé)
Mois 3-6
Réévaluer internalisant (persiste → ISRS ; résolu → monitoring)

1 profil → 3 étapes → réévaluation continue. Pas 4 diagnostics traités en silos.

Ce que vous retenez

1 L’externalisant = 2e grand spectre HiTOP, aussi empirique que l’internalisant

2 Désinhibé ≠ antagoniste — circuits différents, traitements différents

3 Le désinhibé offre des cibles pharma (reward, control). L’antagoniste — psychosocial d’abord.

4 Cette asymétrie EST le gain : le profil dit quel TYPE d’intervention utiliser

5 GLP-1 / orexine = premiers signaux transdiagnostiques pour l’externalisant

Le spectre externalisant : désinhibition, antagonisme et leurs circuits

Cours 3 de 4 — Séminaire de psychiatrie dimensionnelle

Prochain cours : C4 — Neuromodulation. Quand les circuits résistent aux molécules.

Laurent Elkrief, MD MSc, FRCPC Laboratoire UNP · CRCHUM