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Qu’est-ce qu’un trouble de santé mentale ?

Séminaire résident R3 · Cours 1 de 4
Laurent Elkrief, MD MSc, FRCPC
Psychiatre et chercheur · CHUM

La vignette

Femme, 34 ans

  • Fatigue × 6 semaines
  • Concentration ↓
  • Insomnie terminale
  • Anhédonie
  • Rumination constante

Contexte : rupture amoureuse + conflit au travail

Illustration clinique — à ajouter

La définition du DSM-5

« Un trouble mental est un syndrome caractérisé par une perturbation cliniquement significative de la cognition d’un individu, de sa régulation émotionnelle ou de son comportement, et qui reflète l’existence d’un dysfonctionnement dans les processus psychologiques, biologiques ou développementaux sous-tendant le fonctionnement mental. Les troubles mentaux sont habituellement associés à une détresse ou une altération importantes des activités sociales, professionnelles ou des autres domaines importants du fonctionnement. Une réponse attendue ou culturellement approuvée à un facteur de stress commun ou à une perte, comme la mort d’un proche, n’est pas un trouble mental. » — DSM-5, Section I (Pull et al. 2015, p.21)

Wakefield : la « dysfonction préjudiciable »

HARMFUL

composante de valeur
Ce dysfonctionnement cause un préjudice selon les normes socioculturelles.
Seul ≠ trouble
Ex : deuil intense, manque de talent, conflit conjugal

+

DYSFUNCTION

composante factuelle
Un mécanisme mental interne échoue à accomplir la fonction naturelle pour laquelle il a été conçu par l’évolution.
Seul ≠ trouble
Ex : position inversée du cœur, angiome bénin

HARM + DYSFUNCTION = TROUBLE MENTAL

Spitzer : « a considerable advance over the DSM definition » Frances : « the best possible abstract definition of mental disorder »
Wakefield 1992, American Psychologist · Aftab & Csernansky 2020

Quand le DSM se trompe : les faux positifs

Deuil

Tristesse profonde + insomnie + anhédonie + concentration ↓ après le décès d’un conjoint

  • remplit les critères MDD, mais c’est la réponse NORMALE à une perte

Trouble des conduites

Adolescente qui ment, sèche l’école, fugue

  • remplit les critères… mais elle fuit un beau-père abusif

Phobie sociale

Anxiété intense devant parler en public à des inconnus

  • dysfonctionnement, ou signal de danger normal et adaptatif ?
« There are many normal conditions, from sleep and fatigue to grief and terror, that not only impair routine role functioning but are biologically designed to do so. » — Wakefield 2007, World Psychiatry

Le problème : on n’a ni l’un ni l’autre

HARMFUL

culturellement contingent
Ce qui constitue un « préjudice » change selon l’époque et la culture.
Drapétomanie (1851) : la fuite des esclaves comme « trouble mental »

DYSFUNCTION

inapplicable
Exige de connaître la fonction évolutive des mécanismes mentaux. Pour la plupart des troubles : on ne sait pas.
Bolton (2008) : « a hypothesis that would typically be, for most psychiatric conditions, uncertain, speculative, and provisional. »

Retour à la patiente : « Vous avez maintenant la meilleure définition théorique (Wakefield) et la définition officielle (DSM). Aucune des deux ne vous permet de trancher avec certitude. »

On ne peut pas définir « trouble » — alors qu’utilise-t-on ?

« La science par le passé n’a pas été assez mature pour fournir des diagnostics parfaitement valides. »
— DSM-5, Section I

FIABILITÉ

Les cliniciens s’entendent-ils sur le diagnostic ?
MDD κ = 0.28 · TAG κ = 0.20 Schizophrénie κ = 0.46
Regier et al. 2013, DSM-5 field trials

VALIDITÉ

Le diagnostic correspond-il à une réalité biologique ?
Le DSM le dit lui-même : non démontré.

Même la fiabilité est décevante — et la fiabilité ne garantit pas la validité.

Cinq problèmes fondamentaux

1
Comorbidité excessive
Catégories ≠ réalité biologique — >50% des patients ont un 2e trouble
2
Hétérogénéité intra-dx
Même diagnostic, symptômes complètement différents
3
Frontières poreuses
Spectres, pas catégories — où finit l’anxiété, où commence la dépression ?
4
NOS trop fréquent
Les patients ne rentrent pas dans les boîtes — couverture inadéquate
5
Génétique transdiag.
Mêmes variants génétiques → schizophrénie, bipolaire, dépression, autisme

Les seuils arbitraires : la preuve qu’on construit

1957 Cassidy et al.
10 symptômes seuil 6/10
1972 Feighner et al.
Reprend Cassidy mêmes critères
1980 DSM-III
9 symptômes seuil 5/9
2013 DSM-5
Même chose + retrait exclusion deuil

Cassidy, interrogé sur la justification de ses critères :
« It sounded about right. »

Trouble de l’usage de substances
DSM-IV : abus (1/4) + dépendance (3/7) = deux troubles distincts
DSM-5 : TUS (2/11) = un seul trouble dimensionnel (léger/modéré/sévère)
Le trouble change, le seuil change — le patient est le même.

Tous les symptômes MDD du DSM-5 viennent de Cassidy (1957), sauf un : la constipation, retirée.

Origines historiques des critères de la dépression majeure

Kendler et al. 2010 · adapté de Fried 2022

Le cas de la dépression majeure

1 030 profils symptomatiques uniques

parmi 3 703 patients diagnostiqués MDD — le profil le plus fréquent : 1.8%
Fried & Nesse 2015, Journal of Affective Disorders

PATIENT A

« Dépression majeure »

  • Insomnie
  • Agitation
  • Culpabilité
  • Perte de poids
  • Anhédonie

PATIENT B

« Dépression majeure »

  • Hypersomnie
  • Ralentissement
  • Fatigue
  • Gain de poids
  • Concentration ↓

La nature continue des symptômes dépressifs

Pas de seuil naturel
La distribution des symptômes dépressifs est continue — absent → léger → modéré → sévère
Le DSM trace une ligne dans ce continuum. Le seuil 5/9 est une convention, pas un point d’inflexion naturel.
Parallèle :
La tension artérielle est sur un continuum. Le seuil d’« hypertension » est une convention d’experts — pas un fait de la nature.

« Practical kinds », pas « natural kinds »

« Imaginez que vous héritez d’une bibliothèque de 20 000 volumes. Vous pouvez les classer par auteur, couleur, taille, sujet ou titre. Il n’y a pas de classification «vraie» qui existe dans le monde à découvrir. »
— Kendler, Zachar & Craver 2011

CRITÈRE CONSTITUTIF

Il EST la chose.
L’or a 79 protons — ce critère ne pointe pas vers l’or, il CONSTITUE l’or. Tout ce qui a 79 protons est de l’or, point.

CRITÈRE INDEXICAL

Il POINTE vers la chose.
Un panneau « Paris 200 km » pointe vers Paris mais ne fait pas partie de Paris. Déplacez le panneau — Paris ne bouge pas.

Les catégories du DSM sont des practical kinds — construites, utiles, mais ni naturelles ni définitives.

Mais le fait que les CATÉGORIES sont construites ne veut pas dire que les MÉCANISMES sont imaginaires.

La carte est imparfaite — mais le territoire est réel. On va maintenant regarder le territoire : les structures cérébrales, les circuits, les réseaux. Les briques à partir desquelles les troubles se construisent.

Vue d’ensemble : 13 structures, un système

dmPFC

Médial

vmPFC

dACC

Antérieur

pgACC

Insula

Latéral

dlPFC

vlPFC

7 régions corticales + 6 structures sous-corticales.
Aucune ne fonctionne seule. Les couleurs sont maintenues dans tout le cours.

dlPFC — le chef d’orchestre cognitif

LOCALISATION

Convexité latérale · gyrus frontal moyen (BA46, BA9)
30% de la surface corticale = PFC

FONCTION

Mémoire de travail (BA46) · planification · attention dirigée
Organisation du comportement vers un but · multitâche

CONNEXIONS

Réseau dorsal attentionnel : dlPFC ↔ cortex pariétal postérieur
Boucle CSTC cognitive : dlPFC → noyau caudé → pallidum → thalamus → dlPFC
Thalamus médiodorsal (parvocellulaire) → dlPFC

« Mais pourquoi le dlPFC est hypoactif en dépression ? Qui contrôle le contrôleur ? »

dlPFC en clinique

DÉPRESSION MAJEURE

« Je n’arrive plus à me concentrer, je ne peux plus travailler »
Hypoactivation dlPFC → cible rTMS (haute fréquence, dlPFC gauche)

TDAH

L’ado qui saute d’une tâche à l’autre
dlPFC ne maintient pas le focus → psychostimulants ↑ DA/NE dans la boucle dlPFC → caudé

SCHIZOPHRÉNIE (SX NÉGATIFS)

Patient apathique, désorganisé
Deficit Da DLPFC – sx cognitive

VIGNETTE

Homme 55 ans, AVC frontal G
« Pierre qui roule n’amasse pas mousse » → « Les pierres ne font pas pousser la mousse. » Syndrome dysexécutif classique.

« Mais pourquoi le dlPFC est hypoactif en dépression ? Qui contrôle le contrôleur ? »

vlPFC — le frein et la parole

LOCALISATION

Gyrus frontal inférieur — pars opercularis (BA44), triangularis (BA45), orbitalis (BA47)

DEUX FONCTIONS CLÉS

1. Aire de Broca (BA44/45) — langage expressif (hémisphère dominant) – G
2. Inhibition de réponse — capacité de « freiner » une action déjà initiée – D

Manie

TPL

TDAH

Logorrhée, dépenses impulsives, désinhibition

Passage à l’acte — « sait » qu’il ne devrait pas, ne peut pas s’arrêter

Impulsivité comportementale (agir avant de réfléchir)

vlPFC = le frein · dlPFC = le planificateur · vmPFC = le juge de valeur

vmPFC — valuation et extinction de la peur

LOCALISATION

Surface ventrale + médiale inférieure. OFC (BA11/12/13/14), cortex frontopolaire (BA10), mPFC inférieur.

FONCTIONS OFC

  • Valeur hédonique des stimuli
  • Pulsions appétitives / récompense
  • Inhibition des distractions
  • Tact social, retenue

FONCTIONS vmPFC

  • Marqueurs somatiques
  • Décision émotionnelle / « gut feeling »
  • Jugements moraux
  • Frein sur l’amygdale (top-down)
  • Extinction de la peur

CONNEXIONS

Limbique (ACC, amygdale, parahippocampe) · striatum ventral · boucle orbitale BG : OFC → caudé (hyperactive dans le TOC)

« Si le vmPFC évalue la valeur et éteint la peur... qui décide ce qui est saillant ? »

vmPFC en clinique

DFT VARIANTE COMPORTEMENTALE

Commentaires sexuels inappropriés, mange compulsivement des sucreries, aucune conscience du changement
= atrophie orbitale classique

TOC — BOUCLE ORBITALE

vmPFC: “Is this safe? Can I stand down?”
OFC: “How much does this matter? Is this resolved yet? Is there value in doing the act again?”

TSPT

vmPFC hypoactif → ne peut plus éteindre la peur conditionnée
Rationnel de l’exposition : renforcer vmPFC → amygdale (plasticité Hebbienne)

PSYCHOPATHIE / VIGNETTE

Décisions « froides », utilitaires. Trolley problem : pousse l’homme du pont sans hésitation (lésion vmPFC).
Phineas Gage 2.0 — « il n’est plus le même »

Distinction clé : TOC = menace CACHÉE (boucle orbitale, insight intact) vs Anxiété = menace VISIBLE (amygdale, viscérale)

« Si le vmPFC évalue la valeur et éteint la peur... qui décide ce qui est saillant ? »

dmPFC — le réseau du soi

LOCALISATION

Surface médiale supérieure, antérieur aux aires motrices (BA9-11 médial)

HUB CENTRAL DU DMN (RÉSEAU DU MODE PAR DÉFAUT)

Actif pendant la rêverie, l’absorption cognitive, les tâches qui ne mobilisent PAS le monde extérieur
Tâches autoréférentielles · états mentaux intérieurs · drive motivationnelle
DMN = dmPFC + PCC/précunéus + lobule pariétal inférieur + hippocampe

DÉPRESSION APATHIQUE

Pas triste — VIDE. Apathie, anhédonie, abulie. dmPFC hypoactif (pas hyperactif). Deux mécanismes dmPFC ≠ en dépression.

RUMINATION DÉPRESSIVE

« Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Pourquoi moi ? » DMN qui ne s’éteint pas + hippocampe fournit les souvenirs négatifs.

dACC — le commutateur de saillance

LOCALISATION

Cortex cingulaire antérieur dorsal, au-dessus du genou du corps calleux

NŒUD CENTRAL DU RÉSEAU DE SAILLANCE (SN)

Avec l’insula antérieure = le « switch » entre CEN et DMN
Détection de saillance · monitoring d’erreurs · détection de conflits

SN trop actif

  • Anxiété généralisée

SN ne bascule plus

  • Dépression

SN trop faible

  • Autisme

Tout est saillant, alarme permanente

Mode auto-référentiel persistant, rumination

Stimuli sociaux non marqués comme saillants

« L’ACC et l’insula = le réseau de saillance. Ce réseau décide ce qui mérite votre attention. »

pgACC / sgACC — l’affect douloureux et la charge vegetative

LOCALISATION

pgACC : devant le genou du CC (BA33, BA24, BA32) · sgACC : sous le genou (BA25)

pgACC

  • Expérience émotionnelle
  • Douleur affective et souffrance
  • Integration viseco-affective
  • Connection limbique

sgACC (BA25)

  • États émotionnels négatifs
  • Projections → hypothalamus
  • → accompagnements végétatifs
  • Cible DBS (Mayberg)

DÉPRESSION — DBS SUR BA25 (MAYBERG 2005)

sgACC hypermétabolique → DBS haute fréquence (~130 Hz) → sx végétatifs améliorés en jours, humeur en semaines
Logique « bottom-up d’abord » : projections autonomes (hypothalamus, tronc) se calment → sommeil, appétit, énergie reviennent AVANT l’humeur
⚠ RCT BROADEN (2013) : critère primaire non atteint à 6 mois · Études ouvertes : ~50-60% réponse à long terme · Direction actuelle : ciblage par tractographie individualisée (Riva-Posse et al.)

« L’ACC et l’insula = le réseau de saillance. Quand il se trompe, tout déraille. »

Amygdale — la sentinelle

LOCALISATION

Lobe temporal médial antérieur, devant l’hippocampe
13 sous-noyaux : basolatéral (entrée) · cortical (olfactif) · centromédial (sortie)

FONCTION

  • Détecteur de danger — menaces VISIBLES
  • Conditionnement de peur implicite
  • Flashbulb memories · interactions sociales

Efférences massives → hypothalamus, tronc,
PFC, striatum. Stria terminalis + voie amygdalofugale ventrale.

Voie rapide : thalamus → amygdale (LeDoux)
⚠ Données surtout animales; contesté chez l’humain

Amygdale en clinique

TSPT

Le vétéran qui sursaute au bruit d’une portière.
Conditionnement implicite → réactivation. Hippocampe encode où/quand, amygdale encode l’émotion.

TROUBLE PANIQUE

Amygdale étendue (centromédial + BNST) → hypothalamus → fight-or-flight
Tachycardie, sueurs, dyspnée. Peur aiguë ET anxiété soutenue.

TPL (PERSONNALITÉ LIMITE)

Hyperréactivité amygdalienne + régulation top-down déficiente (PFC→amygdale)

Hippocampe — la mémoire contextuelle

FONCTION

  • Mémoire épisodique (lésion bilat. → amnésie)
  • Navigation spatiale (cellules de lieu/grille)
  • Dépendance contextuelle : quand, où

LOCALISATION

Lobe temporal médial, allocortex
Gyrus denté + CA1-CA3 + subiculum + cortex entorhinal

TSPT : passé envahit le présent

Alzheimer · Korsakoff

N’ENCODE PAS : mémoire sémantique (néocortex) · mémoire de travail (dlPFC) · procédurale (BG)

Insula — le sixième sens

LOCALISATION

Cachée dans le sillon latéral, sous les opercules. Antérieure (3 gyri courts) + postérieure (2-3 gyri longs)

vAI — ventrale antérieure

Émotions, sensation viscérale, douleur, empathie, agentivité (« libre arbitre »)

dAI — dorsale antérieure

Attention, mémoire de travail, langage. Possible vrai site de l’aire de Broca.

PI — postérieure

Intéroception, proprioception, chaleur, toucher, vestibulaire

Noeud du réseau de saillance (SN) avec le dACC

Hallucinations
Self-tagging échoue → voix

Craving
Lésion insulaire → arrêt tabac

Passivité
Pensées insérées, vol de pensée

Panique
Cercle intéroceptif vicieux

« L’insula vous dit ce que votre corps ressent. Quand elle dysfonctionne, vous ne savez plus. »

Ganglions de la base — trois boucles, trois fonctions

Striatum (caudate + putamen) = INPUT cortical · Pallidum = OUTPUT vers thalamus · Même architecture pour mouvement, cognition, émotion

1. BOUCLE MOTRICE (putamen)
AMS → putamen → pallidum → thalamus → AMS · Sélection et exécution du mouvement · Dopamine nigro-striée abaisse le seuil

2. BOUCLES COGNITIVO-EXÉCUTIVES (caudate)
Boucle dlPFC → caudé → fonctions exécutives · Boucle orbitale : OFC → caudé → menace CACHÉE (hyperactive dans le TOC)

3. BOUCLE LIMBIQUE (NAcc)
ACC + OFC + hippocampe + amygdale → NAcc → voie de récompense (erreur de prédiction)

D1 (directe) → action · D2 (indirecte) → inhibition
DA active D1 + inhibe D2 → bascule vers l’action

Ganglions de la base en clinique

PARKINSON

Boucle motrice : DA nigro-striée ↓ → akinésie
AUSSI : dépression, apathie (boucles limbique et cognitive atteintes). Excès DA → dyskinésies.

TOC — LA BOUCLE QUI NE S’ARRÊTE PAS

OFC → caudé → pallidum → thalamus → OFC hyperactive. Vérifie, vérifie, vérifie.
Le TOC n’est pas « le caudé » — c’est la BOUCLE entière.

ADDICTION

NAcc : récompense maximale quand inattendue (erreur de prédiction).
Renforcement intermittent → même mécanisme que les machines à sous et le syndrome de Stockholm.

DYSRÉGULATION DOPAMINERGIQUE

Patient parkinsonien accro à sa L-DOPA → hypersexualité, jeu pathologique, punding.
Même boucle limbique, stimulation non physiologique.

KINÉSIE PARADOXALE

Patient parkinsonien profondément akinétique qui court librement d’un bâtiment en feu.
L’amygdale recrute les voies motrices via la boucle limbique. Preuve que les boucles ne sont PAS séparées.

« Les BG sont le carrefour. Tout passe par ici. Mais qui coordonne l’ensemble ? »

« Mais aucune structure ne fonctionne seule »

Structure

Fonction clé

dlPFC

Mémoire de travail, planification

vlPFC

Langage, inhibition de réponse

vmPFC

Valuation, extinction de la peur

dmPFC

Réseau du soi, DMN

dACC

Saillance, switch CEN/DMN

pgACC

Émotion, tristesse, autonome

Insula

Intéroception, saillance

Amygdale

Détection de menace visible

Hippocampe

Mémoire contextuelle

Caudate

Boucle cognitive/orbitale

Putamen

Boucle motrice

Pallidum

Output vers thalamus

Accumbens

Récompense, erreur de prédiction

Trouble associé

Dépression (cognitif), TDAH, schizophrénie (négatifs)

Aphasie de Broca, impulsivité (manie, TPL)

TOC (boucle orbitale), DFT, TSPT, psychopathie

Rumination dépressive, apathie

Anxiété, TOC (monitoring d’erreurs)

Dépression (cible DBS), psychopathie

Panique, hallucinations, craving

TSPT, trouble panique, TPL

TSPT, Alzheimer, Korsakoff

TOC, TDAH

Parkinson

Parkinson (DBS sur STN)

Addiction

« Neurons that fire together wire together »

Hebb, 1949 — le principe fondamental de la plasticité synaptique

LTP — POTENTIALISATION À LONG TERME

Co-activation répétée → synapse renforcée
NMDA détecte la co-activation → cascade → récepteurs AMPA modifiés (conductance ↑)
Spécificité : seules les synapses actives se renforcent, pas les voisines

LTD — DÉPRESSION À LONG TERME

Stimuli faibles ou aléatoires → synapse affaiblie
Aussi médié par NMDA, mais cascade différente → AMPA internalisés
Mécanisme de l’oubli actif et de l’extinction

ASSOCIATIVITÉ — LA CLÉ CLINIQUE

Un input faible (ascenseur) COUPLÉ à un input fort (panique) → LTP associative → la prochaine fois, l’ascenseur seul déclenche la peur.
C’est le conditionnement de peur en termes synaptiques.

Chaque intervention en psychiatrie agit sur la plasticité : ISRS → plasticité en aval (semaines) · TCC → LTP préfrontal · rTMS → LTP/LTD forcée

Comment les structures deviennent des circuits

BOUCLES CORTICO-BASALES-THALAMO-CORTICALES (CBTC)

MOTRICE

putamen ← cortex moteur

Parkinson, Tourette

COGNITIVE

caudate ← dlPFC

Déficits exécutifs, TDAH

LIMBIQUE

NAcc ← vmPFC/OFC

Addiction, anhédonie

ORBITALE

caudate ventral ← OFC

TOC (menace cachée)

La dopamine module chaque boucle : elle signale l’erreur de prédiction — la différence entre récompense attendue et obtenue.

Le chemin dans la neige

Plus un chemin est emprunté, plus il devient facile à suivre → LTP
Moins un chemin est utilisé, plus il s’efface → LTD
Le vieux chemin existe encore sous la surface — c’est pourquoi les rechutes sont possibles.

CONDITIONNEMENT DE PEUR

Trauma (input fort) + contexte neutre (ascenseur) → LTP associative → le contexte seul déclenche la peur.
Le chemin est tracé.

EXPOSITION THÉRAPEUTIQUE

Nouveau chemin (sécurité + stimulus) en compétition avec l’ancien. Avec la répétition, le nouveau domine.
L’ancien ne disparait pas.

RUMINATION

Chaque rumination renforce le chemin dmPFC → hippo → PCC (boucle DMN). Le chemin devient un sillon.
Le patient ne peut plus en sortir.

Les traitements = modifier les chemins.
Psychothérapie, pharmacothérapie, neuromodulation — trois facons d’agir sur les memes circuits. (C2 + C4)

On a vu les pieces, le mecanisme de connexion, et les circuits. Maintenant : quand on regarde le cerveau entier a l’IRMf, qu’est-ce qu’on voit ?

Trois reseaux, un cerveau

Trois reseaux, un cerveau

CEN — dlPFC + PPC

DMN — vmPFC + PCC + Hippo + AG

SN — Insula ant. + dACC

Les memes structures vues en Section 3 — maintenant organisees en reseaux fonctionnels.

Le SN : l’aiguilleur

ENGAGE CEN

Stimulus saillant detecte → recrute dlPFC + PPC

LE THERMOSTAT

AI (insula ant.) + dACC = causal outflow hub

SUPPRIME DMN

Desactive autoreference → arrete la rumination

Le SN explique pourquoi un meme stimulus peut etre ignore ou declencher une crise.

Le CEN : le chef d’orchestre

MEMOIRE DE TRAVAIL

Maintien et manipulation de l’information en ligne

dlPFC + PPC
Cortex prefrontal dorsolateral + parietal posterieur

CONTROLE ATTENTIONNEL

Focus dirige, planification, resolution de problemes

Le CEN s’active quand vous pensez. Il se desactive quand vous revez. Le switch = le SN.

Le DMN : le monde interieur

AUTOREFERENCE

Pensee sur soi, introspection, identite narrative

vmPFC + PCC + HIPPO
Ventromedian + cingulaire post. + hippocampe + gyrus angulaire

MEMOIRE AUTOBIO.

Souvenirs personnels, simulation du futur, cognition sociale

Quand le DMN ne s’eteint pas, le patient rumine. C’est la depression vue par les circuits.

Le triple réseau en pathologie

Le même trio de réseaux explique des troubles très différents. La différence = quel réseau, quel pattern.

TroubleSNDMNCENPattern
DépressionBascule inefficace hors du mode interneHyperconnectivité auto-référentielle / ruminationHypoconnectivité, recrutement insuffisantCerveau « coincé » dans l'interne
AnxiétéHypervigilance, saillance de menace exagéréeRumination anticipatoire / menaces futuresSur-recruté, analyse de menace excessiveTout devient potentiellement dangereux
SchizophrénieSaillance aberranteIntégration interne perturbée / hubs médiaux mal coordonnésDéficits diffus de contrôle cognitifAttribution anormale de sens aux stimuli
DépendanceSaillance capturée par les cues de drogueAutoreprésentation organisée autour de la substanceContrôle inhibiteur affaibliLa drogue > récompenses naturelles
Même architecture, patterns différents → transdiagnostique, pas catégoriel.

Mais ce n’est pas un diagnostic

Le modele triple reseau decrit des patterns, pas des categories.
Deux patients « deprimes » peuvent avoir des profils reseau opposes.
Besoin de mesurer les circuits individuellement.

PATIENT A — PROFIL RUMINATIF

DMN hyperactif SN coince sur DMN CEN sous-recrute

  • Rumination constante, ne peut pas se concentrer

PATIENT B — PROFIL COGNITIF

CEN hypoactif (dlPFC) DMN normal SN fonctionnel

  • Ralentissement cognitif, pas de rumination

De Menon a Williams : la promesse

MENON 2011

Le modele theorique
3 reseaux (CEN, DMN, SN)
Explique POURQUOI les troubles cognitifs et emotionnels emergent
Framework transdiagnostique
« Pourquoi ce patient souffre-t-il ? »

WILLIAMS 2016 → TOZZI 2024

L’application clinique
6 circuits mesurables par IRMf
Chaque circuit → un biotype Chaque biotype → un traitement
Precision psychiatry
« Comment traiter CE patient ? »

Le probleme du traitement actuel

~50%
des patients MDD ne repondent pas au premier antidepresseur
6-8 semaines d’attente par essai

Pourquoi ?
On traite « la depression » — pas le patient
« Multiple types of dysfunction are conflated within one group average »
— Williams 2016

Williams : 6 circuits, 6 biotypes

1. Default Mode
vmPFC + PCC → Rumination
2. Salience
ACC + insula → Apprehension anxieuse
3. Threat (affect negatif)
Amygdale + hippocampe → Dysregulation de la menace
4. Reward (affect positif)
Striatum ventral + OFC → Anhedonie
5. Attention
Frontoparietal → Inattention
6. Cognitive Control
dlPFC + ACC → Dyscontrole cognitif

Chaque patient a un PROFIL — pas un seul circuit affecte. Le meme diagnostic cache des mecanismes differents.

Six profils, six biotypes proposé

Chaque biotype a un profil distinct
Les axes du radar = les 6 circuits L’amplitude = le degre de dysfonction
Un patient n’est pas « un biotype » — il a un profil multi-circuit.

Rumination

DMN hyperactif

Apprehension

SN hyperactif

Threat Dysreg.

Amygdale-ACC altere

Anhedonie

Reward hypoactif

Inattention

Attention hypoconnecte

Cog. Dyscontrol

dlPFC hypoconnecte

L’analogie cardiaque

CARDIOLOGIE

ECG repos + epreuve d’effort → identifie la pathologie specifique → guide le traitement

PSYCHIATRIE (TOZZI 2024)

fMRI repos + tache cognitive → identifie le biotype (n=801) → donnees traitement prelim (n=250)

Focus : le biotype cognitif

Hack et al. 2023
JAMA Network Open · iSPOT-D trial
Pistes therapeutiques (a valider) :

  • 27% des patients MDD (n=712, iSPOT-D)
  • Deficits : inhibition, memoire de travail, vitesse
  • dlPFC hypoactif bilateral (CEN deficit)
  • Reponse ISRS significativement plus faible
  • Invisible au PHQ-9 / Hamilton seuls
  • rTMS sur dlPFC gauche ?
  • Remediation cognitive ?
  • Alternatives aux ISRS a explorer
« Je n’arrive plus a penser » — et si ce n’etait pas un effet secondaire de la depression, mais le profil primaire ? Hack et al. 2023, JAMA Network Open · Goldstein-Piekarski et al. 2021, Biol Psychiatry

Du biotype au traitement

Tozzi et al. 2024 · Nat Med · n=801

BIOTYPE CA+ (32%)

Cognitive hyperactivation + anhedonie 64% repondent a la venlafaxine (IRSN) 40% atteignent la remission

BIOTYPE DC+SC+AC+ (21%)

DMN + salience + attention hyperconnectes 42% repondent a la therapie comportementale (vs 26% pour AC-)

BIOTYPE AC- (20%)

Attention hypoconnecte + impulsivite PIRE reponse a la therapie comportementale (26%) → besoin d’une approche differente

Mesurer un circuit → predire un traitement → confirmer empiriquement

Les limites — soyons honnetes

CE QUI EST SOLIDE

  • Les biotypes sont reproductibles (replication split-half dans Tozzi)
  • Transdiagnostiques (confirme par 4 cohortes independantes)
  • L’appariement biotype-traitement montre des effets significatifs
  • Le cadre theorique est coherent (Menon → Williams → Tozzi)

CE QUI MANQUE

  • Preuve de concept, pas clinic-ready (fMRI standardisee pas disponible partout)
  • Echantillon traitement petit (n=250 — besoin de validation prospective)
  • Tailles d’effet modestes (beaucoup de comparaisons ne survivent pas)
  • Pas encore de randomisation PAR biotype (la prochaine etape cruciale)
  • Le temporal resolution de l’fMRI est insuffisante (secondes vs millisecondes)

Du circuit au systeme

MENON 2011

Le modele theorique 3 reseaux (CEN, DMN, SN) Pourquoi les troubles emergent

WILLIAMS 2016 TOZZI 2024

L’application clinique 6 circuits → 6 biotypes Comment traiter CE patient

RDoC + HiTOP
L’organisation systematique Domaines + spectres Comment classer TOUS les troubles

« On a vu le cerveau. Maintenant : le systeme pour l’organiser. »

RDoC : le cerveau d’abord

RDoC : forces et limites

CE QUI CHANGE

  • Transdiagnostique : memes mecanismes across anxiety, depression, psychosis
  • Dimensionnel : continuum sante → maladie, pas de frontiere arbitraire
  • Integratif : genes → circuits → comportement dans un meme cadre
  • Preuve de concept : B-SNIP biotypes (3 biotypes transdiagnostiques > DSM)

CE QUI MANQUE ENCORE

  • Pas cliniquement actionnable — toujours un cadre de RECHERCHE
  • Risque de reductionnisme biologique — « One cannot study in rats the belief that one is worthless » (Berenbaum 2013)
  • Fiabilite test-retest modeste des mesures comportementales + neuro
  • Sur-dependance a la matrice comme outil de financement (Morris 2022)

PREUVE DE CONCEPT : B-SNIP (Clementz et al. 2016)
Patients psychotiques (schizophrenie, schizoaffectif, bipolaire I) → 3 biotypes transdiagnostiques definis par cognition + electrophysiologie. Les biotypes = groupements plus valides que les diagnostics DSM.

HiTOP : organiser le spectre

HiTOP en pratique

SCHIZOPHRENIE → DEUX SPECTRES

DSM : « Schizophrenie » (un diagnostic)
HiTOP :
Sx positifs → spectre trouble de la pensee Sx negatifs → spectre detachement
Meme patient, deux spectres, traitements differents.

LA PHARMACOLOGIE EST DEJA HiTOP
ISRS →
spectre internalisant entier (depression, anxiete, TOC, phobie)
Antipsychotiques →
spectre trouble de la pensee (psychoses toutes categories)
Stabilisateurs →
spectre manie / externalisant (bipolaire, impulsivite, agressivite)

« Les psychiatres ne prescrivent deja pas par categorie — ils prescrivent par dimension. » — First et al. 2018, cite dans Cicero, Elkrief et al. 2024

Trois lentilles, un patient

DSM-5-TR

Convention administrative
Fiable (±), pas valide Necessaire pour la facturation Categories polythetics Comorbidite = artefact
QUAND : dossier medical, assurance, communication

RDoC
Cadre de recherche biologique
Genes → circuits → comportement 6 domaines × 7 unites d’analyse Transdiagnostique + dimensionnel Precision medicine vision
QUAND : recherche, comprendre les mecanismes, developper des biomarqueurs

HiTOP
Taxonomie empirique dimensionnelle
Spectres hierarchiques Profils dimensionnels Comorbidite = profil multi-spectre Deja comment on prescrit
QUAND : clinique quotidienne, mesure des outcomes, precision diagnostique

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Femme, 34 ans. Rupture + conflit au travail. Depuis 3 mois : tristesse, insomnie, anhedonie, culpabilite, difficulte de concentration, perte d’appetit. PHQ-9 = 18 (severe).
Est-ce qu’elle a un trouble de sante mentale ?

LUNETTES DSM

Trouble depressif caracterise (F32.2) 5+ symptomes ≥ 2 semaines ✓ Souffrance cliniquement significative ✓

LUNETTES CIRCUIT

Biotype cognitif ? (dlPFC hypoactif) + rumination (DMN) ? → profil ruminatif ? Mesurer avant de traiter

LUNETTES HiTOP
Spectre internalisant Sous-facteur detresse (score eleve) Composantes : anhedonie + insomnie + concentration (profil multi-dimensionnel)

Quel cadre vous aide le plus a traiter CETTE patiente ? La reponse change selon ce que vous mesurez.

Qu’est-ce qu’un trouble ? Trois propositions

PRACTICAL KINDS

Zachar 2000, 2014
Les categories psychiatriques ne sont ni naturelles ni arbitraires — ce sont des outils pragmatiques juges par leur utilite clinique.
« Il n’y a pas de classification ’vraie’ a decouvrir — il y a des classifications plus ou moins utiles. » — Kendler et al. 2011

MECHANISTIC PROPERTY CLUSTER KINDS

Kendler, Zachar & Craver 2011
Les troubles sont des ensembles flous maintenus par des reseaux causaux multi-niveaux (genes → circuits → social). Pas d’essence unique.
« To label one of these factors fundamental would be an act of fiat, not a reflection of causal structure. » — Kendler et al. 2011

RESEAUX DE SYMPTOMES

Borsboom 2017, Fried 2026
Les symptomes se causent mutuellement. Le « trouble » EST le reseau active. Pas d’entite latente sous-jacente.
« Un animal n’a pas un long cou parce qu’il est une girafe — on l’appelle girafe a cause de son long cou. » — Fried 2026

Les trois convergent : les troubles ne sont ni des maladies discretes ni des fictions. Ce sont des patterns complexes.

Le naturalisme doux

« The field increasingly accepts that conceptualizing mental disorder entails a consideration of both facts and values... moving away from strict scientism to soft naturalism. »
— Stein et al. 2024

LES FAITS

Circuits et mécanismes sont réels et mesurables
Menon, Williams, Tozzi montrent des niveaux de structure reproductibles
Mais un biomarqueur n’épuise jamais le trouble

LES VALEURS + UTILITÉ

Ce qui fait qu’un état devient un trouble n’est jamais seulement biologique
Souffrance, dysfonction, handicap, risque, contexte
Catégories pragmatiques — utiles, pas essentialistes

LA COMPLEXITE

Les symptômes interagissent entre eux
Les circuits interagissent entre eux
Et symptômes, circuits et contexte se modulent mutuellement

La reponse (provisoire)

Un trouble de sante mentale est...
…une configuration de souffrance impliquant des mécanismes psychobiologiques mesurables,
…décrite à l’aide de catégories pragmatiques,
…et comprise à la lumière de valeurs — souffrance, handicap, risque, contexte —
…sans jamais se laisser réduire à un seul de ces niveaux.

Aujourd’hui : la carte. Prochain cours : les territoires.

CE QU’ON A APPRIS

Les categories DSM = utiles mais limitees (le DSM le dit lui-meme)
Les structures cerebrales ≠ des iles — elles forment des circuits (Hebb)
Les circuits forment des reseaux (Menon) qu’on peut mesurer en biotypes (Williams)
L’avenir : organiser par spectres (HiTOP) + mecanismes (RDoC) + reseaux (Fried)
La question « qu’est-ce qu’un trouble ? » n’est pas resolue — elle est mieux posee

C2 CET APRES-MIDI : TROUBLES INTERNALISANTS

Le spectre anxio-depressif en profondeur. Circuits specifiques. Implications therapeutiques. Internalisant HiTOP : peur vs detresse. Introduction au dimensionnel en clinique quotidienne.

LECTURES PRE-C2 :

Cicero, Elkrief et al. 2024 — « State of the Science: HiTOP » (sections internalizing + treatment)
Williams 2016 — « Precision Psychiatry » (sections biotypes)